Éducation et formation dans les sociétés contemporaines. Le don/contre-don toujours d’actualité ? - Alain Baudrit

9 décembre 2019

Décembre 2019

Recension de Renaud Hétier

Éducation et formation dans les sociétés contemporaines. Le don/contre-don toujours d’actualité ? - Alain Baudrit

Presses universitaires de la Méditerranée, 2018, 122 pages

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L’ouvrage, de 120 pages, est composé de trois chapitres. Il s’agit d’éclairer un certain nombre de situations pédagogiques à la lumière de la théorie maussienne du don et du contre-don (D/CD). L’exploration de différents modèles pédagogiques par le prisme du D/CD est autant l’occasion d’évaluer les potentialités de modèles pédagogiques que de tester la pertinence de cette théorie en contexte de modernité, d’individualisation des rapports, et de contexte éducatif et formatif. Cet ouvrage s’inscrit dans la continuité des travaux précédents de l’auteur, travaux auxquels il se réfère volontiers.

Le premier chapitre porte sur l’asymétrie, qui caractérise bien des situations (plutôt traditionnelles) en éducation. Mais c’est aussi le cas d’une situation plutôt innovante comme celle du tutorat. À moins qu’il y ait peu d’écart entre les individus, la réciprocité est difficile. L’auteur propose alors de considérer des formes particulières de réciprocité : celles qui sont hybrides, et celles qui sont paradoxales. Dans une réciprocité hybride, le contre-don prend notamment la forme de la reconnaissance (ou de la gratitude). Dans une réciprocité paradoxale, le donateur est en quelque sorte gratifié d’un sentiment de satisfaction (d’avoir aidé). Il est enfin question de réciprocité indirecte, notion importante sur laquelle nous reviendrons. Dans celle-ci, et l’auteur se réfère alors à Mauss qui semble l’avoir observé, on ne rend pas (l’équivalent de ce qu’on a reçu) au donateur, mais à un ou des tiers.

Le deuxième chapitre porte sur la symétrie, qui caractérise des dispositifs pédagogiques innovants, tant sous la forme de la collaboration que de la coopération, dyadique ou collective, avec ou sans compétition, etc. C’est l’occasion de faire une riche recension de ces dispositifs, surtout observés en contexte américain, et de réfléchir aux ressources et aux limites de chacun d’entre eux. Il est beaucoup question de « bénéfices cognitifs » comme forme particulière de contre-don. Le fait que le donataire fasse un apprentissage représenterait ainsi un CD. Vers la fin de ce chapitre, l’auteur revient sur la réciprocité indirecte déjà évoquée et lui donne une image en référence à un travail précédent : celle du « ricochet ».

Le tiers qui est finalement destinataire du don se tournerait d’ailleurs à son tour vers un autre tiers, et ainsi de suite.

Le troisième et dernier chapitre est consacré à différents dispositifs susceptibles d’être « propices » au D/CD. On ne rendra pas compte dans les limites de cette recension de la diversité des objets étudiés, mais on se focalisera sur un dispositif auquel il est donné une place de choix, et qui permet de revenir à une interrogation fondamentale sur la pertinence du D/CD. Il s’agit du tutorat universitaire, en médecine. Une tradition veut que les étudiants de deuxième année aident les étudiants de première année à réviser leurs cours, ce que les étudiants de première année feront à leur tour lorsqu’ils seront en deuxième année. On retrouve une idée forte de l’auteur d’une réciprocité en « ricochet », puisque ce qui a été reçu n’est pas (seulement) rendu aux donateurs (par exemple sous forme de reconnaissance) mais restitué à des tiers.

Cet ouvrage, riche, documenté, permet notamment, on l’a dit, de découvrir de façon critique une grande diversité de dispositifs pédagogiques innovants. Et de tester la théorie maussienne. Des questions importantes se posent à cet égard. En effet, les situations analysées sont très hétérogènes à celles dont Mauss rendait compte dans des sociétés premières.

Une première interrogation peut porter sur ce que l’auteur continue d’appeler un contre-don, alors même qu’il n’y a plus ni matérialité (ce ne sont pas des objets qui viennent objectiver les échanges) ni même relation sociale. La reconnaissance (réciprocité « hybride ») est certes relationnelle, mais elle aurait mérité d’être saisie à partir des travaux d’Axel Honneth, pour prendre en compte sa complexité. Quant au sentiment de satisfaction du donateur (réciprocité « paradoxale »), il nous introduit dans une sphère purement psychologique, qui n’interroge pas ce qui fait lien entre les partenaires de la relation. De même, la notion de « gain cognitif » renvoie à une sphère psycho-cognitive, qui est typique de la situation éducative, mais semble peu se prêter à un éclairage par le D/CD. L’idée de bénéfice cognitif est enrichie à la fin de l’ouvrage de l’idée qu’enseigner, c’est se donner une occasion d’apprendre ou de consolider ses apprentissages. L’auteur émet des doutes sur la pertinence de la théorie maussienne dans un tel contexte, mais surtout vers la fin de son ouvrage. La psychologisation des échanges semble être à l’opposé de la fonction profondément sociale du D/CD, et par exemple dans le cas de la coopération, il s’agit plus de coopérer pour apprendre que d’apprendre à coopérer.

Il manque par ailleurs une interrogation sur la spécificité du rapport au savoir, savoir qui n’appartient, en contexte moderne (et non traditionnel et initiatique) à personne. Il est clair que l’enseignant lui-même, susceptible par son enseignement de créer une forte asymétrie relationnelle et cognitive, ne « possède » pas le savoir, et notamment à l’ère numérique, où le savoir est partout et accessible par tous. De plus, la situation éducative ou formative est toujours triangulaire. A priori, l’élève ou l’étudiant n’est jamais endetté. Il peut éprouver une reconnaissance envers un bon enseignant, mais les relations étant inscrites dans des institutions et dans un contexte sociétal individualiste, l’élève ou l’étudiant se sent surtout un devoir envers lui-même (il « doit » apprendre et réussir). L’importance prise dans nos sociétés modernes par la valeur de l’autonomie individuelle s’oppose structurellement à une pure réciprocité. L’auteur l’évoque au passage pour critiquer la dépendance qui pourrait découler de certaines formes de tutorat. Mais une analyse philosophique permettrait de penser l’autonomie comme fin de l’éducation s’opposant précisément à toute forme d’endettement et court-circuitant le principe de réciprocité. La question d’une interdépendance dans les apprentissages collectifs, interdépendance qui ne s’oppose pas à l’autonomie, aurait bénéficié d’un éclairage à partir de la théorie du care.

Enfin, il est intéressant de revenir à la métaphore du « ricochet » utilisé par l’auteur. À notre sens, il manque dans l’approche de cette dimension (où le donataire transmet à un tiers ce qu’il a reçu) un concept comme celui de transitivité . Un tel concept permet notamment de rendre compte de la dimension intergénérationnelle, et au-delà, asymétrique, de la transmission. Cela peut par exemple éclairer une situation sur laquelle l’auteur bute : celle d’étudiants en médecine qui n’ont pas bénéficié du tutorat et qui s’engagent quand même à tutorer des étudiants de première année. Selon lui, « le caractère réciproque de l’échange fait défaut » (p.91), et cela le conduit à repérer une « faille dans la logique maussienne du don » (ibid.). Mais une fois qu’on a admis la possibilité d’une « réciprocité indirecte », et métaphorisé le « ricochet », on peut envisager que les étudiants qui ont bénéficié de cours privés avant de se consacrer (quand même) au tutorat sont bien des individus qui ont reçu (de leurs parents, notamment, qui ont très probablement payé les cours privés), et qui peuvent donc « rendre » à des tiers ce qu’ils ont reçu, plutôt que de « réparer une injustice ».

Au total, cet ouvrage ouvre une réflexion stimulante sur l’articulation entre la relation (sociale) et le rapport au savoir dans les dispositifs pédagogiques les plus variés, et interroge avec acuité le lien éducatif.

Renaud Hétier- Professeur, Université catholique de l’Ouest (Angers), Centre de recherche en éducation de Nantes (CREN), Laboratoire interuniversitaire de sciences de l’éducation et de la communication (LISEC)

Article tiré du site : http://www.recherches-en-education.net
Rubrique:  Recensions