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Variations autour de la « forme scolaire » : mélanges offerts à André D. Robert - J.Y. Seguy (dir.)

Novembre 2019

Recension de Ludivine Balland

Variations autour de la « forme scolaire » : mélanges offerts à André D. Robert - sous la direction de Jean-Yves Seguy

Presses universitaires de Nancy, 2018, 338 pages

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Ce livre est un mélange offert à André D. Robert pour son éméritat autour du thème des « variations » sur la « forme scolaire », qui ont constitué une grande partie de son travail de chercheur. Ce livre voudrait mettre en perspective la « forme scolaire », en confrontant le concept tel qu’élaboré par Guy Vincent, avec ses usages ultérieurs et notamment ceux d’André D. Robert qui l’a retravaillé à partir de sa position spécifique, à la charnière de la philosophie, de l’histoire et de la sociologie. La forme scolaire revient à ce qu’Émile Durkheim nommait l’école. Elle est une forme de transmission des savoirs historiquement datée qui privilégie l’écrit et induit un ordre socio-scolaire spécifique et ainsi, une relation sociale nouvelle.

L’ouvrage est composé de vingt-quatre chapitres organisés en trois parties : approches historiques, philosophiques et politiques, et sociologiques, correspondant aux champs disciplinaires dans lesquels André D. Robert a inscrit ses recherches.

Après une introduction en deux temps (Françoise Lantheaume et Jean-Yves Seguy puis Rita Hoffstetter et Bernard Schneuwly), les chapitres historiques mobilisent dans une première partie le concept de forme scolaire en s’appuyant sur l’étude d’institutions ou de mouvements pédagogiques aux XIXe et XXe siècles pour en discuter les invariants, les prolongements, voire les résistances opposées par la réalité empirique. C’est le cas des chapitres de Pierre Khan, puis de Henri-Louis Go et Xavier Rondet, de Sylvain Wagnon, d’Yves Verneuil, de Noëlle Monin, et enfin d’Ismail Ferhat, sur le syndicalisme enseignant cher à André Robert.

Dans une deuxième partie, les approches philosophiques et politiques (qu’il aurait été possible de distinguer) interrogent les fondements de la forme scolaire et les manières d’échapper à cette conceptualisation (Michel Fabre puis Roger-François Gauthier), ainsi que les relations entre ce concept et des questions éducatives aux enjeux politiques forts (Philippe Foray, Gilles Boudinet, Alain Kerlan, Denis Poizat).

Dans une troisième partie, les approches sociologiques mettent en évidence, par des enquêtes originales, le rapport que les acteurs de l’école (y compris les chercheurs, comme le rappelle Gilles Monceau) entretiennent avec la forme scolaire. Un rapport fait d’évidences, de naturalité (Françoise Carraud), mais aussi souvent de remises en question. La pérennité ou la prégnance de la forme scolaire (Rémi Deslyper et Simon Kechichian), comme espace et temps à part fondés sur un mode de transmission s’inscrivant aussi bien dans les corps et les institutions (Rachel Gasparini, Thierry Boucheta et Hélène Croce-Spinelli), tient peut-être aussi à sa plasticité (Françoise Lantheaume), qui permet aux acteurs de s’en saisir et dans un même temps de la mettre en cause, de la transformer.

Dans un dernier chapitre, André D. Robert propose une réflexion conclusive aboutie. En articulant des références historiques, philosophiques et sociologiques, il montre que les nombreuses résistances qu’elle a suscitées n’ont pas pour autant abouti à sa subversion.

Cet ouvrage permet d’interroger les variations de la forme scolaire, et sans doute d’en revenir à ses fondements. Pourtant, l’enjeu de l’ouvrage n’est pas aussi clair et vise dans un même temps à rendre hommage au travail de Guy Vincent, dont le décès est concomitant à la tenue d’un colloque (novembre 2017). Il se présente à la fois comme une revisite du concept, une interrogation sur ses évolutions et sur son actualité. Ce qui pourrait être envisagé comme une faiblesse de l’ouvrage ne l’est pas et concerne en fait tous les mélanges, qui regroupent des études à spectre large, mêlant des approches et des méthodologies diverses correspondant en fait aux différents thèmes, disciplines, positions institutionnelles et préoccupations d’un parcours de recherche. Si le lecteur peine à reconstruire les logiques et les bifurcations d’un parcours, il peut se saisir de l’ouvrage et y voir en pratique la force et l’intérêt d’un concept et des auteurs qui l’ont forgé et retravaillé.

Lorsqu’il élabore ce concept au cours des années 1970, Guy Vincent veut répondre à la question « qu’est-ce que l’école » ? Cette interrogation en apparence naïve est en fait au cœur des problématiques d’alors qui, à partir de la sociologie, de l’histoire et de la philosophie notamment, visent à renouveler en profondeur l’état des connaissances sur cette institution centrale dans les rapports sociaux de domination. Guy Vincent doit alors se positionner par rapport aux problématiques dominantes du moment qui ne le satisfont pas complètement, à commencer par les thèses structuralistes peu attentives au sens et à l’histoire. En sociologie, il cherche à se départir des travaux portant sur les rapports entre système scolaire et classes sociales autour de la problématique des inégalités et de la consécration des formes de domination par le diplôme. À se dégager, enfin, de l’approche foucaldienne qu’il considère comme trop large sur la discipline et trop peu sociologique. Dans un même temps, Guy Vincent est un lecteur assidu des travaux d’Ernst Cassirer et de Maurice Merleau-Ponty en lien avec sa formation de philosophe, de la phénoménologie de laquelle il tire le concept de forme scolaire, des travaux de Pierre Bourdieu et de Jean-Claude Passeron ou encore de Roger Chartier en histoire (Chartier et al., 1976). Cette multiplicité des sources ne doit pas laisser penser que la forme scolaire serait une sorte de fourre-tout disciplinaire, car c’est bien à partir d’une position de sociologue qu’il travaille ce concept. De ces emprunts, il construit une théorie sociale où la forme scolaire est définie en tant que forme socio-historique de transmission qui apparaît à un moment donné dans certaines sociétés. Située entre le XVIe et le XVIIe siècle, elle se substitue à un ancien mode d’apprentissage fondé sur le voir faire et l’ouï-dire, et se fonde sur « une forme de transmission de savoirs et de savoir-faire [qui] privilégie l’écrit [ce que Bernard Lahire a nommé les “formes scripturales-scolaires de relations sociales”], entraîne la séparation de “l’écolier” par rapport à la vie adulte, ainsi que du savoir par rapport au faire. En outre, elle exige la soumission à des règles, à une discipline spécifique qui se substitue à l’ancienne relation personnelle teintée d’affectivité, ce qui crée donc – historiquement – une relation sociale nouvelle » (Vincent et al., 2012). Cet espace est donc distinct des institutions et des acteurs qui les occupent mais il est aussi un temps à part, coupé de la vie extra-scolaire, ce que Michel Verret (1975) avait nommé « le temps des études ». La forme scolaire engage ainsi une théorie de la socialisation que Guy Vincent considère moins dans une perspective durkheimienne de contrainte sociale qui s’exerce sur des individus en vue de les socialiser, qu’à la manière de Merleau-Ponty (1976) comme une manière d’être au monde et aux autres, où le groupe en tant qu’il a une unité, se socialise lui-même. La forme scolaire est donc un espace, un temps qui induisent une relation. La force de ce concept réside dans la possibilité qu’il offre d’analyser un mode de socialisation historiquement situé qui traverse différents pans du monde social au-delà de l’école à laquelle il est lié à l’origine. Guy Vincent (1994, 2004) fait évoluer ce concept pour saisir théoriquement les transformations scolaires et la variété de modèles pédagogiques qui émergent et se diversifient. Ce faisant, il permet à la communauté des chercheurs de se saisir d’un concept évolutif, « d’un paradigme qu’il est possible d’explorer en le confrontant à d’autres modèles théoriques, ou en l’appliquant à des situations non encore appréhendées par ce prisme » (Lantheaume, p.12). C’est ici l’objectif, réussi, de l’ouvrage.

Ludivine Balland - Maître de conférences en sociologie, Centre nantais de sociologie (CENS), Université de Nantes

Bibliographie

CHARTIER Roger, COMPÈRE Marie-Madeleine & JULIA Dominique (1976), L’éducation en France du XVIe au XVIIIe siècle, Paris, SEDES.

MERLEAU-PONTY Maurice (1976), Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard.

THIN Daniel & MILLET Mathias, « Guy Vincent 1933-2017 » (2018), Revue française de sociologie, 2018/2 (vol. 59), p.187-189.

VERRET Michel (1975), Le temps des études, Paris, Éditions Champion.

VINCENT Guy (dir.) (1994), L’éducation prisonnière de la forme scolaire ? Scolarisation et socialisation dans les sociétés industrielles, Lyon, Presses universitaires de Lyon.

VINCENT Guy (2004), Recherches sur la socialisation démocratique, Lyon, Presses universitaires de Lyon.

VINCENT Guy, COURTEBRAS Bernard & REUTER Yves (2012), « La forme scolaire : débats et mises au point », Entretien de Guy Vincent avec Bernard Courtebras et Yves Reuter, Recherches en didactiques, n°13(1), p.109-135.


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