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NFS Grundtvig. L’école pour la vie - J.F. Dupeyron, C. Miqueu & F. Roy

Novembre 2019

Recension de Laurent Lescouarch

NFS Grundtvig. L’école pour la vie, Textes choisis et présentés par Jean-François Dupeyron, Christophe Miqueu & France Roy

Vrin, 2018, 240 pages

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Cet ouvrage met en perspective les écrits de Grundtvig, penseur de l’éducation trop peu connu dans le contexte français, ayant eu une influence très importante dans le système éducatif danois au XIXe siècle. Nikolaj Frederik Severin Grundtvig, né en 1783 et mort en 1872, a vécu dans une période de grandes transformations sociales. Son œuvre a contribué à un renouvellement important des pratiques éducatives dans son pays.

Cette publication intègre la traduction de plusieurs écrits de Grundtvig, mettant ainsi à disposition des lecteurs un patrimoine pédagogique extrêmement riche et intéressant. Les textes choisis par Jean-François Dupeyron, Christophe Miqueu et France Roy ont été traduits par Marc Auchet et permettent au lecteur francophone d’entrer directement dans l’originalité de la pensée éducative et politique de Grundtvig.

Pour un lecteur non familier du contexte danois, l’entrée dans cette conception éducative parfois difficile est ici accessible à un large public grâce à l’articulation de l’ouvrage. Dans la lignée du travail effectué sur le patrimoine pédagogique en sciences de l’éducation (Houssaye, 1994 ; Chalmel, 2016), cette publication vient donc à point nommé pour enrichir les ressources sur l’histoire des idées pédagogiques. Elle constitue un apport essentiel pour les auteurs francophones souhaitant s’intéresser à la pensée éducative et pédagogique de Grundtvig, et plus largement aux approches pédagogiques des pays du nord de l’Europe. En effet, mis à part la présentation de Max Lawson (1993) et la thèse d’état d’Erica Simon (1960), le lecteur francophone avait jusqu’alors peu de sources pour accéder aux écrits de cet éducateur dont la réflexion est fondatrice du système éducatif danois.

Les trois textes d’introduction sont essentiels pour entrer dans la suite de l’ouvrage et pour commencer à saisir la pensée particulière de Grundtvig.

Ainsi, l’avant-propos d’Ove Korsgaard, professeur émérite à l’université d’Aarhus au Danemark, nous permet de saisir les enjeux historiques du développement de cette pensée « historico-poétique » de l’enseignement à travers un parallèle pertinent avec la pensée de Michelet.

Dans la continuité, France Roy, qui a rédigé une thèse reconnue sur Gruntvig et Tolstoi, développe dans son introduction les principes fondateurs de cette pensée et nous permet de mieux envisager la particularité de son approche inscrite dans un contexte culturel particulier et de resituer son approche dans l’histoire des idées pédagogiques. Pasteur luthérien, Gruntvig était intéressé par de multiples objets de réflexion et pouvait être qualifié également de poète, linguiste, historien. Il a fondé les écoles populaires (Folkehøjskoler) porteuses de l’idée de ce que l’on désignerait aujourd’hui comme une « formation tout au long de la vie » structurée sur des approches pédagogiques actives dans un contexte singulier qu’il est important de prendre en considération. Marc Auchet alerte ainsi le lecteur sur la difficulté à traduire Grundtvig en langue française en prenant en compte les références culturelles spécifiques au contexte Danois.

Dans la partie relative à la traduction des écrits de Grundtvig, chaque texte est bien présenté et contextualisé pour le lecteur.

Le premier texte « L’école pour la vie » nous initie à sa pensée pédagogique. Dans une écriture imagée, Gruntvig développe ses idées de manière militante, par exemple en qualifiant d’« écoles de mort » les établissements d’enseignement secondaire classique. Il lie la question pédagogique aux traditions culturelles et s’oppose ainsi à l’« l’étude sans enthousiasme et sans vie du romano-italien » pour valoriser les traditions orales vivantes des mythologies grecque et nordique, ce qui le conduit à accorder une importance toute particulière à la communication orale dans ses propositions éducatives. Le « savoir livresque » apparait comme son adversaire et nous retrouvons ici un parallèle fort avec la critique d’une forme scolaire scolastique développée par les pédagogues de l’éducation nouvelle pour valoriser des apprentissages par l’expérience réelle, l’échange et l’enseignement mutuel.

Ces propositions ont abouti à la création des « Hautes Écoles Populaires » (Folkeojskoler) dont les fondements pédagogiques sont toujours d’actualité : scolarisation des garçons et des filles, absence d’examen, volonté de transmission culturelle, développement d’une pensée politique participative dans la perspective de ce que l’on pourrait appeler aujourd’hui une « éducation à la citoyenneté ». Cette conception est à articuler avec la conception de Gruntvig du schéma scolaire, soit trois types d’école pour trois formes de vie : l’école religieuse doit correspondre à la vie spirituelle alors que l’école universitaire doit être consacrée à la vie savante et l’école pour la vie à la formation du citoyen dans ses dimensions civiques, patriotiques et pratiques.

Le second texte « La patrie et la langue maternelle » est beaucoup plus surprenant pour un lecteur contemporain par sa tonalité militante et patriotique. Il nous rappelle que tout projet éducatif est en lien étroit avec les questions politiques et les idéologies. Ainsi le projet de Grundtvig s’inscrit dans la perspective d’un entraînement à la vie démocratique dans un esprit patriotique intégrant un approfondissement de l’histoire du Danemark et la recherche du « Folkeøplysning ». Ce concept, intraduisible en français, est relatif à la recherche d’un éveil du peuple sur différents plans : intellectuel, spirituel et dans l’action. Cette conception éducative a conduit à la structuration d’une forme de curriculum dans lequel les mythes, poèmes, légendes en langue danoise sont au cœur des enseignements des collèges populaires avec une grande importance accordée à la tradition de l’oralité.

Dans « L’éducation pour l’état »(1834), Gruntvig traite des enjeux politiques à développer une nouvelle forme d’éducation du peuple au service de l’éveil éclairé dans un projet collectif et social. Dans « Idée d’une haute école royale » (1840) sont développés les principes organisationnels de l’école envisagée avec notamment des conseils intégrant une participation des élèves et l’affirmation des principes précédemment évoqués. Nous retrouvons fortement la dimension politique dans le texte « De l’union culturelle du nord » (1839) consacré à une réflexion sur la création d’une université commune au Danemark, à la Norvège et à la Suède, et devant s’inscrire dans la continuité des hautes écoles populaires nationales. Ce texte, assez difficile d’accès du fait de ses références culturelles et historiques contextualisées, permet au lecteur d’entrer dans les subtilités de l’approche grundtvigienne défendant à la fois une forme d’universalité culturelle des pays nordiques et l’attachement national. Nous retrouvons cet « art du contre-pied » dans le dernier texte « La foi est-elle vraiment une matière scolaire ? » (1836) où, bien qu’ecclésiastique, Grundtvig défend l’idée d’une séparation de l’école de la foi afin d’éviter un enseignement scolastique de la religion, apprentissage qui doit passer plutôt par l’éveil spirituel et émotionnel du peuple. Ces différents textes font ressortir la dimension subversive de cette proposition pédagogique par rapport aux formes scolaires scolastiques usuelles dans l’Université à laquelle il s’oppose.

Dans la troisième partie de contributions annexes, Jean François Dupeyron met en perspective le fonctionnement actuel de l’école danoise et de l’éducation populaire, institutions héritières de cette approche pédagogique. Quant à Christophe Miqueu, il propose une comparaison intéressante entre l’école danoise et l’école républicaine française.

En conclusion, cette publication apparait extrêmement utile pour entrer dans la complexité de la pensée éducative de Gruntvig. Même si les enjeux contemporains de sa pensée pédagogique auraient pu être développés de manière plus importante, le choix des auteurs de faciliter l’accès à cette réflexion est tout à fait pertinent et permet au lecteur de tirer ses propres fils dans les associations d’idées.

La lecture de cet ouvrage pose la question de l’héritage, des rémanences et des liens entre le développement de cette réflexion pédagogique dans ce contexte particulier et les principes du mouvement d’éducation nouvelle développé dans le sud de l’Europe. L’ouvrage donne à voir et à comprendre les enjeux de diffusion et d’influence réciproque entre ces différents courants pédagogiques.

Sur les principes pédagogiques eux-mêmes, Grundtvig développe des tensions et des propositions qui font particulièrement écho à nos problématiques actuelles, par exemple :

-  celle liée à la question langagière de la langue d’enseignement et l’accès à la culture dans une tension entre culture populaire et culture savante ;
-  celle de la place des apprentissages par l’expérience et des savoirs empiriques dans les espaces scolaires ;
-  celle de l’évaluation : l’idée de Grundtvig de développer des études courtes basées sur des activités fonctionnelles sans examen dans un contexte d’internat reste d’une grande actualité dans la réflexion sur les enjeux de réussite éducative et de formation tout au long de la vie.

De manière très contemporaine, en restant vigilant toutefois quant au risque d’anachronisme de certains développements, l’ouvrage nous invite à reconsidérer les enjeux d’une éducation populaire permettant à la fois d’acquérir les connaissances de base de la vie pratique et les conditions d’exercice de sa pleine citoyenneté. Il constitue un incontournable pour tous les chercheurs et les pédagogues souhaitant découvrir la pensée éducative de Grundtvig.

Laurent Lescouarch - Centre interdisciplinaire de recherche normand en éducation et formation (CIRNEF), Université de Caen Normandie

Bibliographie

CHALMEL Loic (2016), « Pour une épistémologie de l’histoire des idées pédagogiques », dans Alain Vergnioux (éd.), 40 ans des sciences de l’éducation. L’âge de la maturité ? Questions vives, Caen, Presses universitaires de Caen, p.141 150.

HOUSSAYE Jean (éd.) (1994), Quinze pédagogues : leur influence aujourd’hui, Paris, Armand Colin.

LAWSON Max (1993), « Grundtvig (1783-1872) », Perspectives : revue trimestrielle d’éducation comparée, vol.XXIII, n°3-4, p.631-641.

ROY France (2010), L. N. Tolstoï et N. F. S. Grundtvig : connaissance et sagesse, en éducation, Thèse de doctorat en sciences de l’éducation, Université de Rouen.

TRENARD Louis (1967), « Simon (Erica). Réveil national et culture populaire en Scandinavie », Revue belge de Philologie et d’Histoire, n°45(3), p.943 947 (Compte rendu).

SIMON Erica (1960), Réveil national et culture populaire en Scandinavie : la genèse de la « Hoejskole nordique » 1844-1878, Thèse de doctorat d’État, Gyldendal, Copenhagen.


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