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Modèles de formation et architecture dans l’enseignement supérieur. Culture numérique et développement humain - B. Albéro, T. Yurén & J. Guérin

Juin 2019

Recension de Michel Fabre

Modèles de formation et architecture dans l’enseignement supérieur. Culture numérique et développement humain - sous la direction de Brigitte Albéro, Teresa Yurén & Jérôme Guérin

Éditions Raison et Passions, 2018, 360 pages

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Il y a un esprit des lieux. L’architecture est porteuse de valeurs, de conceptions éducatives. L’agencement des bâtiments permet plus ou moins facilement leur appropriation, leur aménagement, voire leur détournement. Les grands pédagogues (Jean Baptiste de la Salle, Pestalozzi, Freinet, Montessori, Dewey) l’avaient bien compris : de l’école couvent ou caserne aux pavillons alvéolaires de l’école ouverte. Michel Foucault, avec ses dispositifs panoptiques et ses hétérotopies, nous l’a rappelé : l’espace n’est pas un contenant pour de simples usagers, il est coproduit par l’architecte qui l’a conçu et les habitants qui l’investissent. La problématique de l’habiter est bien connue des philosophes. Dans son sens fonctionnel avec les travaux d’Henri Lefebvre (1974) sur la production de l’espace, comme expression des modes de production économiques et des rapports sociaux ; symbolique avec Gaston Bachelard (1958) et sa poétique de l’espace ; métaphysique avec Martin Heidegger (1951) et la pensée de l’habitation comme séjour de l’homme. Elle est également travaillée par les historiens de l’éducation comme Marie-Claude Derouet-Bresson (1998) ou Pierre Philippe Bugnard (2004).

Le parti-pris de cet ouvrage, fruit d’un travail collectif international France / Mexique (1), est celui des sciences sociales. Son cadre théorique et méthodologique est fourni par les deux premiers chapitres. L’étude concerne l’architecture de l’enseignement supérieur, domaine jusqu’ici peu investi par la recherche, comme le souligne la revue de littérature du chapitre 3 (p.97, 107). Cet espace est pourtant l’objet de tensions multiples, entre élitisme et massification, formation professionnelle et culture, culture livresque et numérique et donc entre médiatisation et médiation, comme l’a bien montré Monique Linard (p.31).

Il s’agit alors d’étudier « les relations entre le type d’architecture et les fonctions des espaces créés pour éduquer et former » (p.18). L’espace scolaire ou universitaire peut être envisagé comme un élément « du curriculum caché » selon l’expression de Miguel Angel Santos (p.94). Pour mener à bien ce projet, les chercheurs proposent d’articuler deux points de vue, distincts, mais complémentaires : 1) l’étude du campus universitaire et ce qu’il révèle de ses logiques scientifiques, éducatives, politiques, sociales sous-jacentes, soit l’espace tel qu’il est conçu, perçu et vécu (chapitres 4 à 8) ; 2) l’étude des modes de sensibilisation des apprentis architectes à l’habitabilité de leurs conceptions de l’espace (chapitres 9 à 13). On comprend que ces approches croisées nécessitent un cadre théorique complexe articulant l’enquête ethnographique, pour saisir la manière dont humains et artéfacts organisent un dispositif d’action, à l’analyse de l’activité, pour prendre en compte les pratiques des enseignants et des étudiants dans les environnements concernés. Ce qui suppose tout un éventail de méthodes (observations directes, entretiens non directifs, etc.), et des reconstructions synthétiques à partir de faisceaux d’indices convergents (p.66).

La première partie du volet enquête s’ouvre par le témoignage (au chapitre 5) d’un enseignant chercheur, Philippe Veyrunes, ancien professeur d’école et fraîchement nommé à l’université qui découvre les formes pédagogiques que permet ou interdit la configuration des salles et des amphithéâtres, ainsi que les modes d’appropriation des différents lieux de vie. Ce récit illustre, par le vécu, la problématique théorique de l’ouvrage. Mais, outre leur aspect fonctionnel, les espaces ont aussi leur sens symbolique, leur décorum, comme le souligne Denis Lemaître, sur le cas particulier des grandes écoles. Ce décorum renvoie à une problématique identitaire, de distinction scientifique et sociale, et rend visible en le matérialisant, tout un éthos professionnel. Toutefois, si l’architecture impose ses contraintes matérielles et symboliques, les acteurs doivent jouer avec elles pour rendre l’espace habitable. Partant du triptyque d’Henri Lefebvre (espace conçu, perçu, vécu), Mayné Elizabeth et Garcia Ruiz décrivent l’appropriation de leur campus par les enseignants et les étudiants d’universités mexicaines et françaises. Ils montrent une lutte constante des acteurs pour rendre ces espaces habitables, quitte à les subvertir au besoin, par la création d’hétérotopies personnelles ou collectives. La logique symbolique du décorum local rencontre celle des flux dématérialisés et mondialisés, comme l’analyse Julieta Espinoza à partir de l’œuvre de Manuel Castells. Le campus virtuel de la circulation de l’information, de la planification et de l’évaluation, double ainsi le campus matériel et il est nécessaire de penser les tensions que suscite leur coexistence. Un exemple de ces tensions est donné par Aima Delia Sanchez Miné Elizabeth et Garcia Ruiz qui analysent les procédures administratives inhérentes à la construction des installations universitaires et à leur financement. Les auteurs montrent comment leurs normes et impératifs contraignent le travail des architectes et rendent souvent difficile l’habitation de ces espaces.

La deuxième partie du volet enquête concerne la formation des architectes. Le travail d’Elisa Lugo Villasenor, Mayné Elizabeth et Garcia Ruiz montre que les programmes de formation des écoles d’architecture mexicaines restent centrés sur les dimensions technologiques et artistiques des projets architecturaux et ne prennent en compte qu’à la marge la perspective de l’habitabilité. Qu’en est-il du côté français ? Sandra Safourcade étudie les curricula qui suivent la réforme de 2005 intégrant les écoles d’architecture dans l’université. Elle constate certains écarts entre une perspective centrée sur les savoirs dans les écoles et une perspective centrée sur les compétences dans les référentiels officiels.

Les trois chapitres suivants analysent la formation des architectes. Olivier Delépine se centre sur la pédagogie de l’atelier en étudiant le cas de l’École nationale d’architecture de Bretagne (ENSAB de Rennes). Il met l’accent sur les évolutions liées au numérique. Benjamin Watteau s’intéresse, lui, à la sensibilisation des apprentis architectes aux besoins et exigences des usagers, dans les ateliers de conception de projets. Pour l’auteur, la formation permet la prise en compte de l’usager en promouvant un « postulat empathique », selon lequel l’architecte doit être capable de se mettre à la place de l’habitant. Aller au-delà et inclure les futurs habitants dans la conception architecturale posent des problèmes de compatibilité avec les logiques fonctionnelles, esthétiques et poétiques. Comment la formation pourrait-elle y préparer les futurs architectes ? Rémi Laporte et Juliette Pommier montrent comment, par la technique des jeux de rôles et le dialogue entre pairs, le point de vue de l’habitant peut être pris en compte. Le dernier texte (chapitre 14) revient sur l’ensemble de la problématique de l’ouvrage et dégage quelques grandes tendances de la transformation des espaces universitaires en lien avec le développement de la culture numérique et synthétise les préconisations des experts en la matière. L’auteur constate « une dynamique de réflexion et de transformation, effectivement engagée dans le domaine », malgré des résistances d’ordre divers (financier administratif, conservatisme des utilisateurs).

Cet ouvrage réussit un pari ambitieux. Faire travailler des chercheurs de nationalités, de disciplines et même de professions différentes, en articulant des études sur l’espace universitaire et sur la formation des architectes, aurait pu conduire à une hétérogénéité difficilement maîtrisable. Il n’en est rien. Grâce sans doute à la rigueur théorique et méthodologique exposée dans les quatre premiers chapitres, ainsi qu’à la discipline que chaque contributeur s’est imposée, l’ouvrage est parfaitement cohérent. Malgré l’importance de son investissement théorique et méthodologique, il reste d’un abord relativement aisé, même pour un lecteur non spécialiste. Le glossaire et l’index permettent une navigation facile à travers les articles. Les cadres théoriques, la documentation sur la littérature existante, les analyses de cas permettent à tous les acteurs de l’éducation de mieux appréhender leur environnement spatial et ses dynamiques de transformation et de questionner leur habitabilité.

(1) Il s’agit de la traduction augmentée et mise à jour d’un ouvrage paru au Mexique : Teresa Yurén & Brigitte Albéro (dir.) (2016), Modelos de formación y arquitectura en la Educación Superior : cultura digital y desarrollo humano, Mexico, Juan Pablos.

Michel Fabre - Professeur émérite, Centre de recherche en éducation de Nantes, Université de Nantes

Références

BACHELARD Gaston (1958), La poétique de l’espace, Paris, PUF.

BUGNARD Pierre-Philippe (2007), Le temps des espaces pédagogiques. De la cathédrale orientée à la capitale occidentée, Nancy, PUN.

DEROUET-BESSON Marie-Claude (1998), Les murs de l’école. Éléments de réflexion sur l’espace scolaire, Paris, Métailié.

HEIDEGGER Martin (1951), Bâtir Habiter Penser. Essais et Conférences, Paris, Gallimard.

LEFEBVRE Henri (1974), La production de l’espace, Paris, Anthropos.

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