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École et familles. Une approche sociologique - Jean-Paul Payet

Mars 2019

Recension de Pierre Périer

École et familles. Une approche sociologique - Jean-Paul Payet

Éditions de Boeck, 2017, 144 pages

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Les recherches consacrées aux rapports entre les parents et l’école ont connu un essor important depuis près de trois décennies, notamment en France où cette question avait été longtemps mise à l’arrière-plan des inégalités scolaires, mais sans jamais constituer un objet autonome. Ce statut « secondaire » n’est pas sans lien avec celui réservé aux parents d’élèves que l’école républicaine a longtemps tenu à distance et sous contrôle, avant de s’ouvrir progressivement et par nécessité en direction des familles. En France, le changement de modèle trouve son expression dans la loi d’orientation de 1989 qui élève les parents au rang de « membres de la communauté éducative » et prône la coéducation. Plus récemment, la loi de refondation de l’école de la république (2013) insiste sur la coopération nécessaire et notamment en direction des parents dits « les plus éloignés de l’école ». Ces orientations de politique éducative se concrétisent sur le terrain par tout un ensemble d’initiatives et de dispositifs (Espace parents, Café des parents, Ouvrir l’École aux Parents pour la Réussite des Élèves…) et en particulier dans les quartiers populaires où la question sociale rejoint la question scolaire. Il s’agit, en s’appuyant sur une stratégie dite de « rapprochement », de favoriser la participation des parents à la vie de l’école, d’aider à une meilleure compréhension du fonctionnement et des attendus du système éducatif ou encore, de renforcer leur implication dans la scolarité. Ce foisonnement d’actions a mobilisé les professionnels engagés ou mandatés sur cet enjeu, dans et hors l’école, et les chercheurs qui se sont intéressés à en comprendre les logiques et les effets.

Le livre de Jean-Paul Payet publié dans une collection de synthèse sur les enjeux de l’école propose, dans une perspective sociologique et ethnographique, de reprendre les principaux résultats des nombreuses enquêtes de référence accumulées sur le sujet. L’auteur a lui-même largement contribué à la production de connaissances sur la place des parents dans et hors l’école selon des approches attentives à la description des interactions et au sens des situations pour les acteurs engagés. Ce courant de recherche irrigue l’ouvrage, riche en exemples et observations, mais sans perdre de vue l’analyse des mécanismes sous-jacents au rapport entre l’école et les familles de milieux populaires, dont il s’agit aussi de dévoiler les pièges et conditions de possibilité. D’une lecture aisée, l’ouvrage s’organise autour de sept chapitres se terminant pour plusieurs d’entre eux par une brève conclusion.

L’introduction permet d’indiquer ce qui va constituer le fil directeur de l’ouvrage : l’enjeu de la proximité versus distance recherchée entre les familles de milieux populaires et l’école. Pourquoi cette politique et quelles sont ses conséquences en termes de participation des parents et d’inégalités de réussite des élèves ? Le premier chapitre apporte un éclairage historique sur « la montée en puissance de la question école-familles » et les formes contemporaines prises par cet enjeu. Une telle perspective implique la prise en compte des types de sociétés et des contextes nationaux (essentiellement France, Québec, Suisse) afin de resituer la place variable accordée à l’école en tant qu’institution dans ses rapports avec les « usagers », et comme instrument de changement et de promotion des familles. La mise en concurrence scolaire s’est généralisée et la qualité des relations entre les parents et l’école constitue désormais l’un des prismes au travers duquel les inégalités scolaires sont perçues et interprétées. En faire l’analyse nécessite, comme il est précisément rappelé dans l’ouvrage, de différencier les types de familles ou plus précisément, les configurations familiales, c’est à dire l’histoire et la dynamique des interactions entre ses membres, variables selon le milieu social.

Le second chapitre pose la question des enjeux qui traversent les rapports entre école et parents. Outre l’enjeu scolaire lié au poids du diplôme sur la fabrication des destins sociaux, l’auteur s’intéresse au régime d’individualisation induit dans le modèle de collaboration entre familles et école et ce qu’il présuppose des compétences des parents attendus comme partenaires actifs et réactifs. Les exigences nouvelles qui s’imposent face à un monde scolaire plus complexe, confortent l’idée de la nécessaire « professionnalisation » des parents d’élèves en capacité de s’informer, de comprendre les changements du système éducatif ou d’intervenir dans la scolarité. L’implication des parents s’impose désormais comme une norme qui requiert des savoirs inégalement possédés.

Précisément, le troisième chapitre, l’un des plus fournis de l’ouvrage, s’attache à montrer que la relation entre école et familles participe d’une entreprise de normalisation de ces dernières. En effet, la division du travail éducatif et des rôles comporte implicitement une demande de mise en conformité des pratiques parentales en charge d’aider l’enfant à « devenir élève ». Les apprentissages et valeurs dans la famille sont indirectement sous le regard et le contrôle de l’école qui peut estimer, au travers de l’enfant-élève, s’ils répondent ou non aux attentes de l’institution scolaire. S’en écarter peut donner lieu à des jugements critiques sur l’éducation familiale et renforcer les préjugés négatifs à l’égard de certains milieux sociaux ou de cultures étrangères aux codes et normes de l’école. Ce décalage est la source de fréquents malentendus, de tensions et conflits qui, en cas de difficulté ou d’échec de l’enfant, voient l’école et la famille se rejeter mutuellement la « faute ». Les familles responsabilisées par le biais du partenariat représentent alors la cause désignée des problèmes rencontrés. Or, les recherches montrent, contre les représentations dominantes, que la scolarité dépend avant tout de conditions sociales et de ressources inégalement possédées et que les familles populaires sont mobilisées sur l’enjeu scolaire, mais sans adopter pour autant le comportement attendu. Il faut dire que la voie de la reconnaissance face à l’école est étroite et que les rapports restent le plus souvent placés sous le signe de la domination et de la normalisation des parents.

Le quatrième chapitre introduit une dimension comparative en s’intéressant aux stratégies des parents des catégories sociales les mieux dotées. Dans les milieux très favorisés, elles ne se caractérisent pas seulement par la possibilité de choisir l’école, mais pas un usage analysé comme une forme de privatisation. Celle-ci opère, soit par la concentration spatiale et sociale d’habitants soucieux de préserver un entre-soi, soit par les relations proches de la « domestication » du personnel enseignant que les parents sollicitent bien au-delà des normes officielles. Dans les classes moyennes, les stratégies de « colonisation » s’appuient davantage sur le capital scolaire possédé, l’implication dans les associations de parents d’élèves et, plus subtilement, dans la connivence culturelle recherchée avec le monde enseignant. Le cinquième chapitre est consacré à l’analyse des différents registres de la participation des parents et à leurs effets inégalitaires. Les droits formels ne se traduisent pas pour tous en droits réels comme le montre la structure de représentation des parents d’élèves élus ou les inégalités relatives à leur implication visible. De plus, la relation qui s’engage dans des situations d’entretiens autour de l’enfant-élève relève dans bien des cas d’un rapport de force entre parents et enseignants. Il est la source de tensions et de malentendus dans un contexte où les parents de milieux populaires ne maîtrisent pas les subtilités de la communication et le code des interactions permettant à la fois de se protéger de l’humiliation ou de la stigmatisation, et de ne pas se compromettre à travers la manière inadaptée dont ils pourraient interpeller l’enseignant.

Les deux derniers chapitres semblent se répondre, l’un en se situant dans la perspective de l’institution qui enjoint les parents de collaborer (« agir sur les parents »), l’autre en ouvrant des pistes visant à « agir » avec les parents. Dans le premier cas, l’auteur analyse les pièges des politiques tournées vers des catégories trop ciblées de parents dont l’étiquetage nourrit les préjugés et le risque de disqualification. Ce processus d’anticipation négative à l’encontre de certaines familles peut s’enclencher à partir du territoire habité lorsqu’il est le lieu de politiques dites « prioritaires », en raison d’une interprétation négative de l’absence des parents attendus pour collaborer, ou en opérant une focalisation sur les difficultés de l’enfant que les parents doivent reconnaître en acceptant sa prise en charge médicale ou psychologique. Lorsqu’il est question d’agir « avec les parents », l’auteur développe des perspectives et pistes d’action à destination des professionnels confrontés à la complexité des relations avec les familles. En effet, comme il est écrit, « la proximité accrue, voulue par l’institution, expose les enseignants à la réalité vécue des parents » (p. 110). Cette partie s’appuie sur les expérimentations et résultats issus des recherches de terrain et elle soulève un certain nombre de réflexions sur le positionnement des enseignants, la construction de la confiance dans la relation et les interactions, les rôles possibles, y compris sur le registre des apprentissages pour les parents de milieux populaires ou immigrés. Sans céder à la prescription de « bonnes pratiques », le propos rend compte des conditions de possibilité et des effets d’actions innovantes, traçant des voies de participation accessibles à des parents pourtant préjugés incapables.

Le livre de Jean-Paul Payet offre un panorama particulièrement riche des apports de la recherche sur les relations entre les familles et l’école. Il soulève les questions vives posées par les politiques engagées pour renforcer la proximité et les nombreux exemples ou « principes d’action » donnent une dimension très concrète à la lecture d’un ouvrage bien documenté. Le format très contraint d’un livre de synthèse laisse peu de place à des développements qui nécessiteraient d’autres lectures pour affiner et approfondir les connaissances sur le sujet. On pense, notamment, à la différenciation selon les niveaux scolaires (école enfantine ou maternelle, primaire, secondaire…) qui donnent forme à des relations n’empruntant pas les mêmes modalités, la même fréquence et ne portant pas sur les mêmes contenus ou enjeux. Les premières années de scolarisation représentent de ce point de vue un moment privilégié dans la construction d’un dialogue et d’une reconnaissance possible entre parents (y compris de milieux populaires) et enseignants qui contraste avec le « décrochage » observé dès le collège. De même, la question de l’hétérogénéité des familles populaires et immigrées, mais aussi du corps enseignant, appelle une certaine vigilance dans l’usage de catégories trop larges qui masquent des différences importantes. Les histoires et trajectoires individuelles sont engagées dans la relation (que l’on songe au propre passé scolaire des parents) et constituent de puissants ressorts explicatifs de la mobilisation ou, au contraire, du fatalisme scolaire des parents. De plus, la politique de « proximité » mobilise davantage la subjectivité des acteurs au travers d’interactions qui exposent parents et enseignants dans leur identité et leur image. En ce sens, les relations entre école et familles s’inscrivent toujours dans situations singulières qui, comme le montrent les recherches ethnographiques présentées dans l’ouvrage, exigent d’apporter une attention particulière à la description et à la contextualisation. Elles s’enrichissent de la comparaison, à l’échelle des territoires ou au niveau international, à condition de prendre en compte les histoires et cultures, locales ou nationales, dans la construction des relations entre les parents et l’école. Autant de perspectives et de chantiers de recherche que cet ouvrage stimulant nous invite à poursuivre.

Pierre Périer - Professeur de Sciences de l’éducation, Centre de Recherche sur l’Éducation, les Apprentissages et la Didactique (CREAD), Université Rennes 2

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