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Ethnographies de l’école - Michèle Guigue

Octobre 2015

Recension d’Anne Barrère

Ethnographies de l’école : une pluralité d’acteurs en interaction - Michèle Guigue

De Boeck, Collection "Le point sur… Pédagogie", 2014, 120 p.

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Pourquoi les classes du secondaire sont-elles nommées en ordre descendant en France, de la terminale à la sixième, et en ordre ascendant dans d’autres pays ? Comment un élève peut-il disparaître à l’intérieur même de l’école ? Michèle Guigue entend nous montrer comment l’école, lieu familier, fréquenté et commenté par tous, peut être encore objet de surprise, pour peu que l’on adopte la posture et le regard de l’ethnographe. Son double projet dans ce livre est de montrer l’intérêt de cette posture et de proposer des repères pour sa mise en œuvre, comme le montrent les encarts méthodologiques, invitant à faire des plans, des listes, des descriptions analytiques des situations et bien sûr un journal de bord. L’ouvrage articule de manière motivante le propos théorique et l’invitation à la recherche de terrain. Pour ce faire, Michèle Guigue choisit, entre tous les objets possibles mis sous le regard de l’ethnographe, ceux qu’elle a travaillés elle-même : l’établissement scolaire et les relations entre les acteurs, plus particulièrement celles qui s’instaurent autour des élèves en voie de décrochage.

Le premier chapitre explicite les points de dé-part choisis. Voir l’établissement scolaire comme un territoire permet à la fois de comprendre ce que suppose le franchissement de ses portes (en termes de statut, de comportements, de règles) mais aussi d’aborder ses différences spatiales internes (classes, couloirs, cours, toilettes, bureaux). Le voir comme un lieu d’interactions ra-mène bien sûr à une posture théorique reconnue, celle de l’interactionnisme symbolique, mais pousse aussi à se demander concrètement ce que font, ensemble, des acteurs qui n’ont précisément pas toujours la conscience d’agir en lien avec les autres. Pour le mettre en évidence, l’ethnographe de l’école est lui-même sur les lieux, où il doit se faire accepter suffisamment pour faire son travail et collecter du matériel, et en relation avec les autres, qu’il doit rassurer et protéger sans renoncer à son projet, qui peut être dé-rangeant pour eux. Les enjeux éthiques de la recherche sont renforcés par l’engagement fort que suppose la recherche ethnographique, mais ils sont partie prenante du terrain, loin d’être de simples à-côtés.

Le second chapitre est centré sur l’espace et les interactions dans la classe, qui peuvent à bien des égards surprendre : on peut parler des élèves à la troisième personne alors qu’ils sont présents, ne pas présenter le stagiaire assis en observateur au fond de la classe. La classe est un fourmille-ment de possibles, où il y a beaucoup à voir pour le chercheur. La vie officielle avec ses rôles et ses étiquettes, du bon élève au pitre, voire au caïd, n’est qu’une strate de réalité, qui ne doit pas empêcher de comprendre les stratégies diverses des élèves d’opposition, de pacification, voire de disparition, et enfin la vie clandestine avec ses réseaux parallèles. Suivant les pédagogies choisies, l’enseignant peut être au-dessus, à côté du groupe, ou même presque invisible en son sein. Le troisième chapitre est centré sur l’espace et les interactions dans l’établissement dans ses évidences quotidiennes : circulation, régulations des trajets à l’intérieur des locaux, y compris par la possession de différents documents comme les carnets de correspondance. Mais la vie ritualisée de l’établissement ne peut être comprise que dans un cadre plus large, l’ « autonomie corsetée » d’un lieu institutionnel ambivalent, pris entre l’espace local et national. Cette ambivalence s’étend à l’action, tendue entre application et in-novation, et au traitement des personnes, à la fois anonyme et pourtant travaillé par des affiliations. C’est d’ailleurs à ce niveau que se joue le paradoxe des élèves « décrocheurs », fréquentant des dispositifs dérogatoires ou se marginalisant des classes, tout en restant malgré tout membres de l’établissement.

Le dernier chapitre interroge le rapport entre l’espace scolaire et ses alentours, en interrogeant ce qui s’échange entre l’établissement et l’extérieur, qu’il s’agisse d’objets, d’écrits, de représentations ou de personnes. Le regard ethnographique trouve ici toute son originalité et sa force de déplacement, en donnant une importance centrale à la « culture matérielle de l’école ». Certains objets franchissent le seuil (les cartables et de plus en plus, forçant l’entrée, les téléphones portables), d’autres non (les objets dangereux, le foulard islamique). La thématique plus institutionnelle de l’ouverture de l’école au quartier, travaillée à partir de cette perspective, conduit à la fois à relativiser historiquement son caractère nouveau (des objets et des personnes ont toujours circulé entre l’école et son environnement) et à constater les limites de partenariats actuels, empêchés parfois par des restrictions à la circulation des informations ou des documents officiels, mais aussi par le désir de l’école de maintenir coûte que coûte une forme d’écart à la vie sociale, même si elle n’est plus sentie comme aussi émancipatrice qu’auparavant.

Ce livre riche et attrayant, de lecture aisée permet de cerner à la fois théoriquement et méthodologiquement une démarche de recherche particulière et montre de manière convaincante le bénéfice que peut en tirer l’étude de l’école et de ses acteurs au quotidien. Richement référencé, donnant accès à de nombreuses recherches importantes sur l’école, il manifeste une conception très ouverte de ce qu’est l’ethnographie, au plus loin des balisages institutionnels et de leur frontière, montrant qu’elle est partie prenante de nombreux travaux qui ne s’en réclament pas explicitement. Des auteurs tels que Michel Crozier, Erwing Goffman ou Bruno Latour voisinent en bonne entente avec les références canoniques que sont, Lévi-Strauss, Maurice Godelier ou Phi-lippe Descola. La démarche ethnographique, nécessaire à l’approche fine des réalités de terrain, a donc également pour vocation de « remonter » au système, dans une démarche inductive qui évite le surplomb mais nécessite malgré tout un regard plus englobant, « holiste » comme le dit l’auteur à plusieurs reprises.

Même si le format du livre imposait des choix, on peut malgré tout s’interroger sur les préférences très marquées qui, dans la pluralité d’acteurs de l’école, conduisent à la centration sur des acteurs particuliers, les élèves marginaux, en voie de décrochage. En disparaissant souvent des « radars institutionnels », ceux-ci ne peuvent s’appréhender qu’au plus près des espaces et des relations, dans une sorte d’affinité structurelle avec la démarche proposée. Mais qu’en est-il des bons élèves, des élèves des « beaux quartiers », des enseignants, ou des parents ? On aurait envie de voir à quels déplacements pourrait conduire le fait de s’intéresser à ceux qui précisément jouent apparemment le rôle attendu. Par ailleurs, ce choix étant assumé, ne pose-t-il pas également celui de l’explicitation d’une posture, qui à bien des égards, permet d’ouvrir les yeux sur la multiplicité de micro-violences ou d’humiliations infligées aux élèves en voie de décrochage ? À bien des égards, et c’est la vertu de la description ethnographique, décrire ce qui se passe constitue une dénonciation, qui aurait pu être davantage située à l’intérieur même d’une posture critique, qui depuis la sociologie de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron se diversifie, en se métissant avec d’autres approches – notamment pragmatistes.

Il n’en reste pas moins qu’à l’heure où les sciences sociales et les sciences de l’éducation sont très souvent sollicitées pour évaluer, proposer (ou légitimer) des changements, petits ou grands, en matière de politiques éducatives, le pas de côté que Michèle Guigue fait, en nous conviant à simplement regarder, longuement, attentivement ce qu’est l’école, dans ses murs et ses interactions quotidiennes, est à la fois modeste et ambitieux, heuristique et salvateur.

Anne Barrère, Université Paris Descartes, Laboratoire CERLIS, Sorbonne-Paris-Cité


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